Ni souffrance, ni bonheur

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Les salariés ne demandent pas aux entreprises de faire leur bonheur, mais d’agir sur ce sur quoi elles ont prise : le travail et son organisation. Sifflons la fin de l’injonction à naviguer en mode happy pour performer. Il ne s’agit pas de jouer les inquisiteurs du bien-être au travail : des responsables de ressources humaines trouvent sincèrement, avec l’aura publique sur cet enjeu, un appui qui les légitime dans leur responsabilité de favoriser un management bienveillant, ou simplement de rappeler le respect de la personne au travail parfois oubliées sous la pression du quotidien. Mais d’être vigilant face à la culture psy qui, pensant remettre de l’humain dans le travail, risque d’éluder le sujet au travail en tant que professionnel, en tant que sujet qui se construit par l’engagement dans le travail. Si les compétences en savoir être et les capacités cognitives ont rejoint les connaissances techniques et les savoir-faire, bien faire son travail serait mesuré à la qualité relationnelle engagée autant que par l’intérêt pour le bel ouvrage. Le risque : gare à celui ou celle qui serait mal à l’aise ou peu enclin à l’épanouissement béat de l’entreprise libérée ou qui rechigne à « aimer sa boîte ». Les sociologues reprennent la distinction opérée par Hannah Arendt entre travail et oeuvre pour rappeler « le facteur essentiel de l’intérêt au travail qui sort du cadre psychologique de la motivation aujourd’hui dominant pour prendre en considération la nature et la qualité de l’objet produit ». Dans le bon sens paysan, « il fallait que l’ouvrage fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même dans son être même » (Jean-Pierre Le Goff, Malaise dans la démocratie, Stock, 2016 – à titre d’exemple). La qualité du travail est aussi celle de l’oeuvre. Conjugué avec le chômage de masse, cet individualisme produit des effets déstructurants pour la personne et la société. L’individu semble ainsi devoir porter le poids de la responsabilité de ses compétences, de ses performances et de son employabilité. « Soyez acteur de votre vie professionnelle » ; « Je me forme, je cherche un job, je bouge en France, j’entreprends, j’ose le monde »… : épuisante injonction, inquiétante dérive à la franchisation. Il semble que nous sortons de dix années d’éxaltations : non, l’entreprise n’est pas tenue de rendre ses collaborateurs heureux. Non, le travail n’est pas que synonyme de souffrance.